février 15, 2016

Interview avec Kamira Nait Sid, la présidente du congrès mondial Amazigh

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Vous faites l’objet de harcèlements judiciaires et policiers depuis un certain temps, qu’en est-il exactement ?

Je subis effectivement des harcèlements et des intimidations en tout genre et ce, depuis plusieurs années. Quelques exemples : Toutes les activités militantes que j’essaye d’organiser (réunion, conférence, séminaire de formation…) sont interdites, j’ai été à maintes reprises interpellée par la police, lors de mes déplacements à l’étranger, à l’aéroport d’Alger je suis toujours tirée à part des autres voyageurs et fouillée systématiquement et minutieusement dans mes bagages et au corps et je suis obligée de signer un registre. Et depuis que je suis élue présidente du Congrès Mondial Amazigh (juillet dernier), cela devient carrément de l’acharnement. La police me surveille en permanence et à présent même ma famille subit le même sort puisque mes sœurs ont aussi perdu leur emploi et le Club Internet où j’étais employée est fermé depuis plus de 3 mois, sans justificatif clair ni explications. Le but évident est de me faire taire en tarissant toute source de revenu et de montrer à ma famille que mon militantisme est la cause de leur perte. C’est en même temps un avertissement à tous militant-es qui luttent en faveur des droits dans ce pays.

Cet acharnement n’est-il pas lié à vos activités au niveau des instances onusiennes ?

Il est certain que ces agissements policiers et administratifs contre moi et ma famille sont directement liés à mes activités militantes pour la défense des droits légitimes des Amazighs et pour les droits de l’homme en général. Et ces activités, je les mène non seulement chez moi en Kabylie et en Algérie, mais je les porte également, avec mes collègues du CMA et de l’Association des Populations des Montagnes du Monde (APMM) dont je suis la Vice-Présidente, au niveau international, à l’ONU notamment mais aussi auprès de l’Union Européenne, des ONG internationales et des peuples amis. A mon avis, les autorités algériennes ne supportent pas que je dénonce sur les places publiques internationales, le racisme institutionnel anti-amazigh et les violations des droits et des libertés . Cela met le gouvernement algérien très mal à l’aise et il essaye donc de m’empêcher de parler, par tous les moyens.

Quel motif ont trouvé les services de sécurité pour annuler l’autorisation d’exploitation du cyber familial ?

Au mois de novembre dernier, en sa qualité de gérante du Club Internet « Cyber-Kabylia », ma sœur a été convoquée au commissariat central de Tizi-Wezzu pour l’informer verbalement de la décision de fermeture du Club Internet et l’annulation de l’autorisation d’exercer, au motif de « ses absences » du local. Un gérant d’entreprise est-il tenu de rendre compte à quiconque de sa présence ou absence de l’entreprise privée qu’il gère ? Ma sœur demande alors à la police et à la Wilaya, l’arrêté du Wali de Tizi-Wezzu (Préfet) ordonnant la fermeture de son local professionnel. Curieusement, l’administration et la police ont refusé de le lui communiquer. Elle finit quand même par en obtenir une copie mais d’une manière non officielle. Et nous découvrons alors le motif de fermeture du Club Internet invoqué par l’administration qui diffère de celui donné par la police. Officiellement donc, le Wali de Tizi-Wezzu a ordonné la fermeture du « Cyber-Kabylia » et sa mise sous scellés pour « exercice d’activités non prévues par l’autorisation d’exploitation du local », sans aucune précision sur ces prétendues « activités non prévues ». Et malgré nos démarches auprès de la Wilaya, aucune explication supplémentaire ne nous a été donnée. Ma sœur a pris attache avec un avocat qui a déjà introduit un référé en attendant un jugement sur le fond de l’affaire.

Nombreux sont les militants qui souffrent en silence de ces agissements des services policiers, qu’est-ce que vous leurs dites ?

Vous avez tout à fait raison, il y a des centaines, voire des milliers de militant-es qui sont au chômage dont certains sont chefs de famille et qui par conséquent peinent à vivre après avoir perdu leur emploi à la suite des pressions, intimidations et harcèlements policiers et administratifs, exercés directement sur ces militant-es mais aussi sur leurs employeurs et sur leur entourage, en dehors de toute légalité. Lorsque ces militants exercent une activité professionnelle indépendante ou libérale, tout est fait pour qu’ils perdent leurs fournisseurs et/ou leurs clients, pour qu’ils aient des problèmes avec le fisc ou avec la réglementation, afin de les pousser à la faillite. Et les victimes de ces persécutions n’osent pas se plaindre car elles craignent le pire. Une de ces preuves d’injustice accablante, est l’arrestation et l’incarcération de Kamelddine Fekhar et ses compagnons Mozabites, détenus abusivement depuis plus de 7 mois, sans jugement. Comment se taire dans ce contexte ? Comme le disait Tahar Djaout, poète Kabyle assassiné en 1993: « tu te tais, tu meurs, tu parles, tu meurs, alors dis et meurs » !

Comme vous savez, Le militantisme est le stade suprême de la citoyenneté. On vient au militantisme suite au constat que les choses ne vont pas comme il se doit, ne sont pas normal, avec un sentiment d’injustice et de transgression des droits en général, qu’ils soient politiques, économiques, sociaux ou culturels et autres…

Évidement le militantisme comporte toujours des risques, surtout dans des Etats de non droit, comme c’est le cas du notre. Les militants sont conscients de cela sans pour autant que cela les empêchent de mener leurs activités et combats. C’est comme cela qu’on fait avancer les choses dans des pays autoritaires, ou les pressions, les répressions, les intimidations et autres harcèlements policiers et administratifs sont le quotidien des gens qui se battent

Face a cette adversité, la meilleure arme des militants est la résistance, mais aussi la mobilisation de la société civile, de l’opinion publique nationale et internationale afin de changer cette situation.

Un mot de la fin peut être ?

En ce qui me concerne personnellement, les intimidations et les harcèlements ne pourront jamais me faire renoncer à ce nécessaire combat pour la dignité, la justice, la liberté, et les droits. Au contraire, ces violences exercées par les autorités algériennes à mon égard ne font que renforcer ma volonté de poursuivre la lutte contre l’abus d’autorité et les injustices. Ce n’est pas en baissant les bras qu’on y arrivera. Alors, un seul mot d’ordre : résistance ! Et j’appelle tous ceux et celles qui subissent toute forme de tyrannie, petite ou grande, à parler, à faire savoir leur situation. Et plus nous jetterons de la lumière sur nos cas, plus les injustices reculeront. Un dernier mot pour remercier toutes celles et tous ceux qui m’ont apporté leurs soutiens ici en Kabylie, dans les pays de Tamazigha et à l’étranger. Bon courage à tous !

Zidane Yacine  

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